La question picarde dans le détail

20140611-180428-65068625.jpgPropos liminaire : Je ne suis pas un « régionaliste » au contraire. Je m’en suis expliqué dans mon précédent article.

Je connais bien la Picardie. Et je connais bien la Champagne-Ardenne. Je suis né à Soissons, comme ma mère avant moi. Mon père, lui, est né à Compiègne. Une partie de ma famille y est d’ailleurs encore installée dans l’Oise, au nord de Compiègne, et l’autre partie dans l’Aisne, à Soissons. J’ai vécu une année à Saint-Quentin, et joué pour son club de basket si populaire le SQBB. J’ai vécu aussi dans la Marne, à Châlons-en-Champagne, où j’ai joué là-aussi pour un club de basket réputé, l’Espé basket, pendant une année. Aujourd’hui je suis élu de Clermont-de-l’Oise.

Je sais que les soissonnais sont tournés vers Reims, j’ai vu de nombreux camarades partir y étudier. Je sais que le week-end est propice pour ceux-là à une virée commerciale chez Ikéa, ou dans le centre-ville aux galeries commerciales. Je sais aussi que les soissonnais prennent le train pour se rendre sur leur lieu de travail à Paris, assez bien reliée en TER (un peu plus d’1 heure). Je sais que Saint-Quentin, dans l’Aisne, n’a que très peu de liens avec Soissons, pourtant dans le même département. De fait, aucune ligne TER ne relie Soissons à Saint-Quentin de manière directe. Il est plus aisé d’aller à Saint-Quentin de Compiègne, que d’aller à Saint-Quentin de Soissons. Saint-Quentin c’est déjà le nord, quand Soissons est la « plaine de Paris », au même titre que Château-Thierry. Je sais que Clermont-de-l’Oise vit entre deux cœurs : l’amiénois, et Paris. Je sais aussi que Clermont ne se vit comme loin de rien, ou plutôt comme proche de tout, mais au cœur de la Picardie : partagé entre le plateau picard rural, et le sud de l’Oise très urbain. C’est un pôle d’équilibre.

Voyez, il y a 100 réalités, pour 100 territoires, et 100 populations aux besoins divergents. Un habitant de l’Ouest de l’Oise pourrait vous dire à quel point il est normand, un habitant du sud de l’Oise pourrait vous affirmer que pour lui, la vie est à Paris, un habitant du nord de l’Oise déclarerait facilement sa flamme au Nord – Pas de Calais, quand un habitant de l’est du département partagerait son cœur entre Paris et l’Aisne, département avec lequel nous partageons une rivière. Et il en va de même de tous les départements picards, au moins l’Aisne et l’Oise comme je l’ai montré. Mais tous, tiennent à une forme d’équilibre me semble-t-il. Cet équilibre, il n’est pas constitué sur un espace territorial totalement cohérent c’est vrai. Entre les plaines du Nord, et les plaines de Paris les différences sont nombreuses. Mais globalement, chacun est d’accord pour préserver la communauté d’intérêts picards constituée pour pourvoir Amiens de l’Aisne et de l’Oise et résister au fort attrait de Paris et de sa région. Chacun est d’’accord pour défendre la vitalité rurale, adossée parfois à des centres urbains. En gros, chacun est d’accord pour dire que, non, tout ne se résume pas à Paris.

Si la Picardie actuelle ne recoupe pas une « culture » Picarde historique totale, on ne peut nier qu’une culture picarde se soit constituée depuis les années 1960. D’ailleurs le problème n’est pas réellement là, car à trop chercher la cohérence culturelle on crève de différentialisme et de combats identitaires dépassés. Non le problème c’est qu’un modèle alternatif, mais néanmoins voisin de celui de la région parisienne aurait pu être initié, mais qu’il ne l’a été que très insuffisamment. Depuis 1960, les investissements structurants pour relier les territoires entre eux sont rares voire inexistants compte tenu des casses industrielles et de la pauvreté tendancielle en Picardie.. Je pense au rail. Si ma commune Clermont est très bien reliée, il en va différemment de Beauvais, par laquelle la ville de Compiègne est inaccessible en TER, comme Clermont d’ailleurs. Aussi, il est impossible en TER de se rendre de Soissons à Compiègne, communes pourtant peu éloignées.

Tout cela conduit à un constat : l’Etat n’investit plus. Non, il n’investit plus. Ce sont les collectivités territoriales qui ont pris le relai, augmentées de nouvelles compétences, mais amoindries sans cesse de ressources financières. Cela nous amène à une situation déplorable qui voit les très gros centres urbains, les métropoles se développer (cf. le tram de Reims, cf. le TGV Paris-Reims, cf. le développement du Grand Lille, cf. le Grand Paris), et la ruralité mourir lentement du fait de la dévitalisation des villes moyennes.

Voilà la France des pôles, de régions plus grandes que le Danemark ou la Belgique. France du tout urbain forcé, alors que notre nature est à l’équilibre entre l’urbain et le rural. Cette France que l’on dessine à l’appui de la nouvelle carte régionale est absurde. Elle est de court-terme. De court-terme car cette carte, monstruosité technocratique méprisable, élude le réel. Le réel : la contrainte de l’approvisionnement énergétique qui va grandissante. Cette réalité à venir, éclairée brillamment par Jean-Marc Jancovici : les logements d’aujourd’hui ne sont pas situés là où seront les emplois de demain. De fait, la croissance potentielle pour le pétrole étant nul, et bientôt nul pour le gaz, le prix de l’énergie par conséquent ira croissant. Dans les 30 ou 40 prochaines années, les unités de production vont devenir plus petites et s’approvisionner sur des zones géographiques plus restreintes, prendre en charge un nombre plus important d’étapes de transformation pour limiter les échanges physiques et desservir des populations plus locales. A cet égard, aucune réflexion sérieuse n’a été menée sur l’impact du Canal Seine-Nord attendu depuis des lustres, et qui modifiera très certainement les bassins de vie et d’emploi.

Tout cela mérite au moins réflexion. Une carte régionale bâclée à Paris dans le contexte mérite par principe d’être rejetée.